‘Azîzoddîn Nasafî : un modèle de « Soufisme Scientifique » et Éthique (Partie II)
Le système métaphysique d’‘Azîzoddîn Nasafî
- UNE AUTRE MÉTAPHORE CÉLÈBRE DE NASAFÎ, COMME CELLE DE L’OCÉAN ET DES VAGUES
La métaphore de l’Océan et des vagues est sans doute l’illustration la plus puissante et la plus célèbre utilisée par ‘Aziz al-Dîn Nasafî pour rendre palpable la doctrine de l’Unicité de l’Être (Wahdat al-Wujûd).
Si Ibn ‘Arabi l’évoquait parfois, Nasafî en fait un outil pédagogique central et récurrent dans ses traités. Elle lui permet d’expliquer comment le monde créé peut être multiple tout en restant rigoureusement unique.
Voici comment s’articule cette métaphore chez Nasafî :
- La structure de la métaphore : l’Eau, la Vague et l’Océan
Pour faire comprendre la relation entre Dieu (l’Absolu) et le monde (le manifesté), Nasafî demande au chercheur spirituel d’observer la mer :
- L’Eau (la Réalité unique) : c’est la substance fondamentale, l’essence même de tout ce qui existe. Qu’elle soit calme, en tempête, sous forme de glace ou de vapeur, la réalité de l’eau reste inchangée. Dans le monde réel, cette substance unique est l’Être divin (Al-Wujûd).
- L’Océan (l’Unité) : c’est l’eau envisagée dans sa totalité infinie, embrassant tous les possibles. C’est Dieu dans Sa dimension de globalité.
- Les Vagues (la Multiplicité des créatures) : ce sont les formes temporaires qui s’élèvent à la surface de l’eau. Une vague a un nom, une forme, une hauteur et une existence qui semblent distinctes de la vague d’à côté. Pourtant, la vague n’a aucune existence propre : elle n’est rien d’autre que de l’eau qui s’est temporairement manifestée sous une certaine forme.
- La leçon métaphysique : l’illusion de la séparation
Nasafî utilise cette image pour détruire l’illusion du dualisme (l’idée que Dieu et le monde seraient deux entités séparées).
La vague n’est pas l’océan, mais elle est l’océan : si vous demandez à une vague : « Es-tu l’océan ? », elle répondra : « En tant que forme limitée, non ; mais en tant que réalité et substance, oui, je ne suis rien d’autre que l’océan. »
L’impermanence du monde : de la même manière que les vagues apparaissent, crêtent, puis disparaissent pour retourner à l’océan sans que la quantité d’eau de la mer n’ait jamais changé, les créatures naissent et meurent. Le monde phénoménal change constamment de forme, mais la Réalité divine qui le sous-tend reste immuable.
- L’application pratique pour le Derviche
Chez Nasafî, la métaphore ne reste jamais purement théorique ; elle débouche sur une expérience mystique concrète.
Le piège de l’ego : l’ignorance spirituelle consiste à s’identifier uniquement à la vague (croire que notre ego, notre corps et notre individualité sont séparés du reste). C’est ce qui crée la peur de la mort et l’illusion de l’isolement.
L’éveil spirituel : le but du cheminement soufi est de réaliser que nous sommes l’eau. Lorsque le derviche atteint l’extinction de son ego (fanâ), la vague de son individualité s’apaise et rentre dans le calme de la mer. Il ne perd pas son existence, il réalise simplement qu’il a toujours été l’Océan infini.
En résumant cette métaphore dans son style persan limpide, Nasafî réussit à désamorcer la peur de l’hérésie : il montre que dire « Je suis Dieu » (comme le célèbre martyr Al-Hallaj) n’est pas une proclamation d’orgueil de la part d’une créature, mais le cri d’une vague qui s’est enfin rappelée qu’elle n’est faite que d’eau.
- COMMENT NASAFI UTILISE CETTE MÉTAPHORE POUR EXPLIQUER LA VIE APRÈS LA MORT
‘Aziz al-Dîn Nasafî utilise la métaphore de l’Océan et des vagues pour proposer une vision révolutionnaire et profondément rassurante de la vie après la mort, en rupture totale avec l’imagerie littérale des châtiments et des récompenses matérielles de la théologie dogmatique.
Pour Nasafî, la mort n’est pas l’anéantissement de l’être, ni le voyage d’une « âme-objet » vers un lieu géographique appelé Paradis ou Enfer. Elle est une simple modification de forme au sein d’une unique Réalité.
- La mort comme résorption de la forme
Dans le système de Nasafî, chaque être humain est une vague à la surface de l’Océan divin.
La naissance est le moment où l’Océan, sous l’impulsion du souffle divin, soulève l’eau pour lui donner une forme transitoire (votre corps, votre ego, votre nom).
La mort est le moment où cette vague achève sa course et se brise. L’écume et la forme spécifique de la vague disparaissent, mais l’eau qui la composait ne cesse jamais d’exister. Elle se résorbe instantanément dans la plénitude de la mer.
La mort n’est donc pas une perte d’existence, mais le retour à l’état d’origine : l’eau retourne à l’eau.
- La redéfinition du Paradis et de l’Enfer
À travers cette métaphore, Nasafî donne un sens purement gnostique (‘irfani) à l’au-delà :
- L’Enfer, c’est l’illusion de la séparation : si une vague meurt en restant persuadée qu’elle n’était qu’une vague isolée, séparée de l’Océan, elle vit la mort comme un déchirement, une destruction et une agonie. C’est cela, l’Enfer : la souffrance de l’ego qui s’accroche à sa forme éphémère.
- Le Paradis, c’est la conscience de l’Eau : si, de son vivant, le derviche a compris qu’il est en réalité l’Océan lui-même, la mort physique n’est plus une menace. La vague sait que sa disparition n’affecte en rien sa véritable nature (l’eau). Le Paradis est cet état de paix absolue où l’individualité se dissout joyeusement dans l’Infini (fanâ).
- La continuité et le cycle des formes
Nasafî explique également que l’Océan ne cesse jamais de bouger. Une fois qu’une vague s’est résorbée, l’eau qui la constituait sert immédiatement à alimenter de nouvelles vagues. Il y a une continuité éternelle de la Vie. Notre essence est immortelle parce que la Substance divine est immortelle.
En somme, Nasafî utilise l’Océan et les vagues pour enseigner au derviche à mourir avant de mourir (muto qabla an tamuto). Celui qui s’éveille à cette vérité comprend que la mort n’est qu’un changement de perspective : vous cessez de vous voir comme une petite vague fragile pour réaliser que vous avez toujours été l’Océan tout entier.
- SA CONCEPTION DE LA RÉINCARNATION OU DU RENOUVELLEMENT DES FORMES
En tant que penseur transconfessionnel vivant sous l’ère mongole, Nasafî aborde ces sujets avec la neutralité objective d’un médecin-philosophe. Il clarifie ces concepts complexes à travers deux visions distinctes :
- Le renouvellement perpétuel des formes (Tajdid al-khalq)
Nasafî s’inscrit ici directement dans le prolongement de la métaphysique d’Ibn ‘Arabi. Le concept de tajdid al-khalq stipule que la création n’est pas un événement unique survenu dans le passé, mais un processus continu et instantané.
La disparition et réapparition immédiate : à chaque millième de seconde, l’univers entier est détruit par Dieu et recréé sous une forme similaire mais subtilement différente.
La métaphore du cinéma : c’est exactement le principe des images d’un film. Chaque image est fixe et meurt pour laisser place à la suivante. Mais parce que la transition est infiniment rapide, l’œil humain a l’illusion d’un mouvement fluide et continu.
Pour Nasafî, ce renouvellement empêche le monde de stagner. L’Océan divin crée continuellement de nouvelles vagues tout en résorbant les anciennes.
- Sa position sur la Réincarnation (Tanasukh)
La théologie islamique orthodoxe (sunnite et chiite) rejette catégoriquement la réincarnation, la considérant comme une hérésie (kufr). Nasafî, fidèle à son habitude, refuse de condamner aveuglément. Il consacre de longs chapitres à exposer objectivement les thèses des partisans de la transmigration (ahl-i tanasukh), influencé par la philosophie persane et les courants ismaéliens.
Il distingue deux manières de comprendre cette idée :
- Le rejet du Tanasukh littéral (la réincarnation d’un ego individuel) : Nasafî s’oppose à l’idée qu’une âme individuelle (par exemple, l’âme de « Jean ») quitte son corps pour entrer directement dans le corps d’un nouveau-né ou d’un animal en conservant sa petite identité propre. Pour lui, cela est absurde car l’ego n’a pas de réalité substantielle indépendante ; il n’est qu’une forme passagère de la vague.
- L’acceptation du Tanasukh cosmique (le recyclage de la matière et de l’esprit) : en tant que médecin s’intéressant à la génération des espèces, Nasafî observe les cycles de la nature. Quand un humain meurt, son corps retourne à la terre et nourrit les plantes. Ces plantes sont mangées par des animaux ou d’autres humains, qui génèrent ensuite le sperme (notfe) donnant vie à un nouvel être. Il y a donc une transmigration biologique et spirituelle de l’Énergie vitale.
- La synthèse : l’évolution de l’Âme à travers les règnes
Nasafî fusionne le renouvellement des formes et le recyclage des âmes dans une grande fresque évolutionnaire qui anticipe presque les théories modernes.
Pour lui, l’Esprit unique descend d’abord dans le règne minéral, s’y polit, puis transmigre et s’élève dans le règne végétal, puis animal, pour enfin atteindre le stade humain. L’être humain n’est pas réincarné pour redevenir un autre homme particulier ; il est le produit final d’une longue transmigration cosmique à travers toutes les formes de la création.
- COMMENT CETTE VISION DE LA MORT REJOINT OU DIFFÈRE DU BOUDDHISME OU DU VEDANTA
La vision d’‘Aziz al-Dîn Nasafî offre des points de convergence spectaculaires avec les grandes philosophies de l’Inde, au point que certains chercheurs y ont vu des ponts historiques jetés entre l’islam mystique et la pensée orientale. Cependant, le cadre islamique de Nasafî maintient des distinctions fondamentales.
Voici une comparaison directe pour comprendre comment sa vision rejoint ou diffère du Vedanta (hindouisme moniste) et du Bouddhisme :
- Nasafî et le Vedanta (Non-dualisme) : la convergence presque totale
C’est avec l’Advaïta Vedanta (l’école de la non-dualité de Shankara) que la pensée de Nasafî entre en résonance de la manière la plus frappante.
Où ils se rejoignent :
- L’Unicité absolue : la métaphore Nasafîenne de l’Océan et des vagues est exactement la même que celle utilisée dans le Vedanta pour expliquer le rapport entre l’Âme universelle (Brahman) et les âmes individuelles (Atman).
- L’illusion du monde : pour le Vedanta, le monde multiple est une illusion appelée Māyā. Pour Nasafî, la multiplicité est une apparence théophanique sans réalité propre. Dans les deux cas, l’éveil consiste à réaliser : « Je ne suis pas la vague, je suis l’Océan » (ce qui fait écho au « Tat Tvam Asi » — Tu es Cela — du Vedanta).
Où ils diffèrent :
- Le statut de la matière : chez certains védantistes stricts, le monde matériel est rejeté comme une pure illusion dont il faut s’extirper. Nasafî, en tant que médecin et soufi, considère le monde manifesté comme sacré. Le monde n’est pas une simple erreur de perception, il est le lieu de manifestation nécessaire des Noms et des Attributs de Dieu.
- Nasafî et le bouddhisme : l’illusion du « Moi »
Le dialogue avec le bouddhisme (notamment le courant Mahayana) est tout aussi fascinant, particulièrement sur la question de la mort et de l’ego.
Où ils se rejoignent :
- L’inexistence de l’ego (Anatta) : le bouddhisme enseigne qu’il n’existe pas d’âme individuelle permanente ou de « Moi » solide. Nasafî dit précisément la même chose : l’ego de la vague n’a pas de substance.
- La mort comme transition : pour le bouddhisme, la mort est la dissolution des agrégats (skandhas) qui forment l’illusion d’une personne. Pour Nasafî, c’est la résorption de la forme de la vague. L’Énergie/l’Esprit continue sa course, mais l’identité factice s’effondre. Le Fanâ (l’extinction soufie) ressemble fortement au Nirvana (l’extinction du feu des désirs et de l’illusion).
Où ils diffèrent :
- Le vide vs la plénitude : au cœur du bouddhisme se trouve le concept de la Sunyata (la Vacuité ou le Vide). Le monde est vide de nature propre. Nasafî, à l’inverse, part d’un postulat de Plénitude absolue : le monde n’est pas vide, il est plein de Dieu. La dissolution de l’ego ne débouche pas sur le néant, mais sur la fusion avec l’Être Suprême, conscient et vivant (Al-Hayy).
Synthèse comparative
En définitive, Nasafî réalise une synthèse unique : il formule une mystique qui a la saveur métaphysique des sagesses de l’Inde, tout en conservant le langage, l’amour dévotionnel et l’horizon prophétique de l’islam.
- L’EXTINCTION (FANÂ) CHEZ NASAFÎ PAR RAPPORT AU NIRVANA BOUDDHIQUE
La comparaison entre le Fanâ (l’extinction) chez ‘Aziz al-Dîn Nasafî et le Nirvana bouddhique touche à l’un des sommets de la mystique comparée. Si les deux concepts décrivent l’effondrement de l’illusion du « Moi », leurs arrière-plans métaphysiques révèlent des nuances fondamentales.
- La convergence : l’extinction de l’illusion de l’ego
Sur le plan de l’expérience psychologique et spirituelle, le Fanâ de Nasafî et le Nirvana se ressemblent de manière frappante.
La fin de la séparation : pour Nasafî, le Fanâ est le moment où la vague réalise qu’elle n’a jamais été séparée de l’Océan. L’illusion d’une identité propre, isolée et autonome (l’ego ou nafs), s’éteint. De même, le Nirvana (qui signifie littéralement « souffler » ou « éteindre », comme on souffle sur une bougie) est l’extinction des feux de l’illusion, du désir et de l’attachement à un « Moi » permanent (Anatta).
La libération de la souffrance : dans les deux voies, c’est l’attachement à l’individualité éphémère qui crée la souffrance et la peur de la mort. Une fois l’extinction atteinte, la peur disparaît pour laisser place à une paix inaltérable.
- La divergence métaphysique : le Plein face au Vide
La différence majeure réside dans ce qui « reste » ou sous-tend cette extinction. C’est ici que l’enracinement islamique de Nasafî s’écarte du bouddhisme.
Chez Nasafî, le Fanâ mène au Baqâ (la Plénitude) : dans le soufisme de Nasafî, le Fanâ n’est que la première moitié d’un processus. Il est indissociable du Baqâ (la subsistance éternelle). Lorsque la conscience de la vague s’éteint (Fanâ), elle ne tombe pas dans le néant : elle subsiste (Baqâ) en tant qu’Océan. Le derviche s’éteint à sa propre mortalité pour s’éveiller à l’immortalité de Dieu. C’est une expérience de Plénitude absolue (Al-Wujûd). L’ego meurt, mais la Réalité divine (qui est Conscience, Vie et Amour) demeure.
Dans le Bouddhisme, le Nirvana et la Vacuité (Sunyata) : le bouddhisme (en particulier le courant Theravada et le Mahayana) refuse de postuler un Dieu ou un Être Suprême derrière le Nirvana. Le Nirvana n’est pas la fusion avec un Absolu substantiel ou une Divinité créatrice. C’est la réalisation de la Vacuité (Sunyata) : comprendre que toutes les choses sont vides de nature propre et interdépendantes. Le Nirvana est un état de libération inconditionné, mais il évite soigneusement de définir cet état comme un « Être » ou un « Dieu ».
- Le paradoxe de l’Homme Parfait vs le Bouddha
Cette différence de fond se reflète dans la figure de l’être accompli dans les deux traditions :
- L’Homme Parfait de Nasafî (Al-Insan al-Kamil) : c’est le derviche qui a atteint le Fanâ et le Baqâ. Il devient le miroir parfait à travers lequel Dieu agit, voit et se manifeste dans le monde. L’Homme Parfait reste un serviteur divin conscient de l’Unité.
- Le Bouddha / l’Arhat : c’est celui qui s’est éveillé à la réalité telle qu’elle est. Il a brisé le cycle des renaissances (Samsara). Il n’est pas le canal d’une divinité, mais l’incarnation de la sagesse et de la compassion universelle pure, libre de toute attache cosmologique.
En résumé, là où le bouddhisme utilise le Nirvana pour déconstruire toute notion d’Absolu ou de Substance divine, Nasafî utilise le Fanâ pour ramener toute chose à l’unique Substance divine. Pour le bouddhiste, l’ego s’éteint dans la clarté du Vide ; pour Nasafî, l’ego s’éteint parce qu’il est submergé par la Plénitude de l’Océan.
- L’ÉTAT DE CONSCIENCE DU DERVICHE AU MOMENT DU BAQÂ
Dans les traités d’‘Aziz al-Dîn Nasafî, le Baqâ (la subsistance éternelle en Dieu) n’est pas un état de transe mystique temporaire ou d’évanouissement spirituel. C’est le sommet de la lucidité, un état de conscience permanent où le derviche vit simultanément dans deux dimensions de la réalité sans que l’une ne voile l’autre.
Nasafî décrit cet état de conscience à travers plusieurs caractéristiques précises :
- La conscience de la double nature (l’Un et le Multiple)
C’est le trait le plus saillant du Baqâ. Avant d’atteindre cet état, le derviche était soit aveuglé par le monde matériel (la multiplicité), soit totalement absorbé par l’extase divine au moment du Fanâ (l’unité absolue où le monde disparaît).
Au moment du Baqâ, le derviche revient au monde, mais sa conscience est transformée.
Le regard de l’Océan : il voit les formes, les objets, les arbres et les êtres humains (les vagues). Il reconnaît leurs différences et leurs limites physiques.
Le regard de l’Eau : en même temps, à travers chaque forme, il perçoit instantanément l’unique Substance divine qui la compose.
Nasafî explique que l’Homme Parfait au stade du Baqâ ne voit jamais une chose sans voir Dieu en elle, avant elle et après elle. Le monde ne lui cache plus Dieu, et Dieu ne lui cache plus le monde.
- La fin du dualisme et de l’effort spirituel
Pour le derviche installé dans le Baqâ, le combat spirituel (jihad al-nafs) prend fin, car l’illusion de l’ego séparé a été définitivement détruite.
Une paix inébranlable : il n’y a plus de tension entre « moi » et « Dieu », ni entre « le bien » et « le mal » au sens dogmatique. Le derviche s’est installé dans la paix de l’Océan.
L’action spontanée : puisque son ego ne fait plus écran, ses actions ne naissent plus de désirs personnels ou d’intentions égoïstes. C’est la Volonté divine qui s’exprime à travers lui de manière fluide et spontanée. Il devient, selon une célèbre formule soufie que Nasafî commente, « l’instrument par lequel Dieu entend, voit et agit ».
- La perception du temps et de l’espace abolie
L’état de conscience du Baqâ s’affranchit des limites du temps linéaire (passé, présent, futur) et de la géographie.
Le derviche vit dans le Présent Éternel (an-i da’im). Puisqu’il a réalisé que son essence est l’Eau immuable, il perçoit le défilement des vagues du temps (la naissance, la vieillesse, les événements du monde) d’un point de vue central et immobile.
Pour lui, la mort physique n’est plus un événement futur à redouter, mais une formalité déjà accomplie spirituellement.
- L’éthique universelle et la compassion pure
Enfin, cet état de conscience se traduit par une posture comportementale très claire, que Nasafî résume souvent dans ses écrits par la formule de l’Homme Parfait : « De bonnes paroles, de bons actes, de bons comportements ».
N’ayant plus rien à défendre (puisqu’il n’a plus d’ego) et plus rien à acquérir (puisqu’il possède la Plénitude de l’Océan), le derviche dans le Baqâ devient une source pure de bienveillance.
Sa conscience est transconfessionnelle : il regarde toutes les créatures — qu’elles soient musulmanes, chrétiennes, bouddhistes, ou même les animaux et les plantes — avec le même amour et le même respect, car il sait que toutes sont des reflets de l’Unique.
En somme, le Baqâ selon Nasafî est l’état d’un homme qui marche parmi les hommes, accomplit ses devoirs quotidiens, mange et dort, mais dont le centre de gravité de la conscience s’est définitivement déplacé : il vit sur terre en tant que forme humaine, mais sa conscience profonde sait, voit et ressent qu’elle est l’Océan infini.