‘Azîzoddîn Nasafî : un modèle de « Soufisme Scientifique » et Éthique (Partie III)
Le système métaphysique d’‘Azîzoddîn Nasafî
- LES TECHNIQUES SPIRITUELLES (MÉDITATION, DHIKR) POUR STABILISER CET ÉTAT DE BAQA
Pour stabiliser l’état de Baqâ (la subsistance éternelle), ‘Aziz al-Dîn Nasafî propose une méthodologie qui se distingue des autres confréries par son pragmatisme et son refus des transes spectaculaires. Rattaché à la tradition métaphysique de la confrérie Kubrâwiyya, il considère que la stabilisation ne s’obtient pas par une rupture avec le monde, mais par une rééducation de l’attention et de la perception.
Ses conseils et techniques se structurent autour de quatre piliers pratiques :
- Le Dhikr silencieux du Cœur et de l’Intellect (Dhikr-e Khafi)
Contrairement aux séances de chants collectifs ou de danses extatiques (Sama) qui provoquent un Fanâ émotionnel temporaire, Nasafî préconise le souvenir silencieux.
L’orientation de l’attention : pour Nasafî, le véritable dhikr consiste à orienter la totalité de sa force d’attention vers l’Essence divine, jusqu’à ce que les distractions du monde reculent au second plan.
La transition vers le Baqâ : au début, le derviche répète activement le Nom divin. Mais au stade du Baqâ, le dhikr devient passif et permanent : ce n’est plus le derviche qui se souvient de Dieu, c’est la Conscience divine qui résonne en continu à travers le cœur apaisé du derviche.
- La méditation d’excellence (Muraqaba-ye Khawas)
Nasafî divise la méditation (muraqaba) en deux catégories, accordant sa préférence à celle de l’élite spirituelle (khawas).
La contemplation de la Présence seconde : la méditation commune consiste à se rappeler théoriquement que Dieu nous regarde. La méditation d’excellence de Nasafî consiste à s’asseoir en silence et à percevoir activement la « secrète réalité » cachée derrière chaque forme.
Le derviche s’exerce à fermer ses sens aux stimuli externes pour se concentrer sur les centres subtils de sa conscience. L’exercice consiste à observer une chose matérielle (un arbre, un souffle), puis à remonter à sa source (l’Eau de l’Océan) jusqu’à ce que cette double vision (forme et essence) devienne un automatisme psychologique.
- La discipline de la solitude au milieu de la foule (Khalwat dar Anjuman)
Stabiliser le Baqâ exige de ne pas dépendre du confort d’une cellule de retraite (khalwa).
Nasafî enseigne que le derviche doit être capable de maintenir sa connexion à l’Océan tout en étant engagé dans ses activités quotidiennes.
La technique consiste à diviser sa conscience : le corps et l’esprit superficiel sont occupés à accomplir les tâches du monde (le travail, la médecine pour Nasafî), tandis que le fond du cœur reste ancré, immobile, dans la contemplation de l’Unité.
- L’alignement éthique permanent
Pour Nasafî, l’outil le plus puissant pour empêcher le derviche de « retomber » du Baqâ vers les illusions de l’ego n’est pas une formule magique, mais une discipline comportementale stricte. Il répète inlassablement que la conscience de l’Unité se stabilise par trois actions :
« De bonnes paroles, de bons actes, de bons comportements ».
En agissant avec une bienveillance absolue envers toutes les créatures, le derviche traite le reflet (les autres) avec le même amour qu’il a pour la Source (Dieu). Cet alignement éthique scelle définitivement la dissolution de son égoïsme.
En résumé, les techniques de Nasafî visent à transformer la méditation en un état d’esprit permanent. Il ne cherche pas à provoquer des visions éphémères, mais à installer le derviche dans une lucidité constante où chaque respiration devient un acte de présence divine.
- LES EXERCICES DE RESPIRATION SPÉCIFIQUES LIÉS A CETTE FORME DE DHIKR CHEZ LES KUBRAWÎS
La confrérie Kubrâwiyya (fondée par Najm al-Dîn Kubra, dont Nasafî est l’un des héritiers spirituels majeurs) a été pionnière dans la codification du physio-soufisme, c’est-à-dire l’utilisation rigoureuse du corps, des postures et du souffle pour catalyser les états spirituels.
Pour stabiliser le Baqâ, les Kubrâwîs associent le rythme respiratoire à des visualisations lumineuses et à des formules sacrées. Leurs exercices spécifiques reposent sur trois techniques clés :
- Le Habs-i dam (la rétention du souffle)
C’est la technique la plus emblématique partagée par la Kubrâwiyya et la Naqshbandiyya.
La pratique : le derviche bloque sa respiration (poumons pleins) pendant qu’il récite mentalement la formule du dhikr.
Le but métaphysique : en « emprisonnant » l’air, le mystique cherche à immobiliser le flux de ses pensées parasites. Nasafî explique que la rétention du souffle agit comme un miroir : elle calme les vagues de l’esprit pour laisser transparaître l’eau calme de l’Océan divin. Plus la rétention est longue et maîtrisée, plus la conscience s’ancre dans l’immuabilité du Baqâ.
- Le Pâs-i anfâs (la vigilance des souffles)
Cette méthode consiste à synchroniser chaque inspiration et chaque expiration avec une partie de la formule maîtresse du soufisme : Lâ ilâha illâ Allâh (Il n’y a de dieu que Dieu).
L’Inspiration (Nafî – la Négation) : en inspirant par le nez, le derviche récite mentalement Lâ ilâha (« Il n’y a pas de divinité »). Il visualise qu’il aspire toutes les illusions du monde extérieur et l’orgueil de son ego pour les consumer. C’est la phase du Fanâ (l’extinction).
L’Expiration (Ithbât – l’Affirmation) : en expirant, il prononce mentalement illâ Allâh (« si ce n’est Dieu »). Il projette ce souffle directement vers son cœur physique et subtil (qalb), en visualisant que seule l’Essence divine subsiste. C’est la phase du Baqâ (la subsistance).
Chaque respiration devient le microcycle d’une mort (extinction de l’ego) et d’une renaissance (subsistance en Dieu).
- Le Dhikr du Souffle Naturel : le secret du « Hû »
La Kubrâwiyya enseigne que la respiration humaine produit naturellement un son sacré, indépendamment de notre volonté.
Le son du vivant : lorsque l’air entre et sort des poumons, il imite le son Hû (le pronom arabe signifiant « Lui », qui désigne l’Ipséité divine, l’Absolu non manifesté).
L’exercice : le derviche n’a plus besoin de formuler des mots. Il écoute simplement le va-et-vient de son propre souffle en l’identifiant au Nom éternel de Dieu (Hû). Inspirer, c’est recevoir Lui ; expirer, c’est retourner à Lui.
Pourquoi ces techniques stabilisent-elles le Baqâ ?
Pour Nasafî, l’intérêt de ces exercices est de transformer un mécanisme biologique inconscient (respirer) en un acte de conscience pure. En maîtrisant le souffle, le derviche ne sépare plus sa pratique spirituelle de sa vie biologique. Qu’il marche, qu’il parle ou qu’il dorme, sa respiration continue de faire le dhikr à sa place. C’est ainsi que la conscience de l’Océan divin devient permanente et se stabilise définitivement dans le Baqâ.
- LA MANIÈRE DONT NASAFÎ ARTICULE CES EXERCICES AVEC LA MÉDECINE DE SON ÉPOQUE
‘Aziz al-Dîn Nasafî ne conçoit pas la spiritualité comme une évasion hors du corps, mais comme une science qui s’appuie directement sur la biologie. Ayant reçu une formation de médecin, il utilise la médecine galénique et avicennienne de son époque pour donner une base rationnelle, anatomique et physiologique aux exercices respiratoires du soufisme.
Pour Nasafî, l’articulation entre médecine et gnose (‘irfan) repose sur des mécanismes physiologiques et biologiques bien précis :
- La théorie du « Souffle Vital » (Rûh-e Haywânî)
Dans la médecine du XIIIe siècle (héritée d’Avicenne), la vie du corps dépend d’une substance subtile appelée le pneuma ou rûh (à ne pas confondre avec l’esprit immatériel).
Le mécanisme médical : ce souffle vital est produit dans le cœur à partir de la purification du sang et des vapeurs des aliments. Il circule ensuite à travers les artères pour animer les organes et le cerveau.
L’application spirituelle : Nasafî explique que les exercices de rétention (habs-i dam) et de rythme respiratoire agissent directement sur la température et la pureté de ce souffle vital. En contrôlant la respiration, le derviche modifie la physiologie de son sang et de son cœur. Ce pneuma médical, une fois purifié par le dhikr, devient le véhicule physique nécessaire pour éveiller l’intellect et les facultés spirituelles.
- Le contrôle des humeurs et de la chaleur innée
La médecine de l’époque repose sur l’équilibre des quatre humeurs (le sang, le phlegme, la bile jaune, la bile noire) et sur le maintien de la chaleur innée du cœur.
Nasafî affirme que l’agitation mentale, les désirs de l’ego (nafs) et les pensées parasites corrompent les humeurs et affaiblissent la chaleur vitale du cœur.
En pratiquant le Pâs-i anfâs (la vigilance des souffles), le derviche utilise l’air frais inspiré pour réguler la chaleur du cœur, tout en éliminant les « vapeurs fuligineuses » (les toxines) lors de l’expiration. Le dhikr est donc littéralement traité comme une thérapie médicale qui purifie le corps de ses déséquilibres humoraux pour le rendre apte à supporter l’intensité de l’état de Baqâ.
- L’étude de l’embryologie : la goutte de sperme (Notfe)
L’apport le plus original de Nasafî en tant que médecin-philosophe réside dans sa fascination pour la génération des espèces et l’embryologie.
La vision médicale : à l’instar des physiologistes de son temps, il étudie comment une minuscule goutte de sperme (notfe) contient potentiellement toutes les structures, les os, les organes et les prédispositions de l’être humain adulte.
La transposition mystique : Nasafî utilise ce fait médical pour valider la doctrine de la Wahdat al-Wujûd (l’Unicité de l’Être). Si, dans le monde physique, une cellule invisible contient le « Tout » en puissance, alors au niveau macrocosmique, chaque créature (chaque vague) contient potentiellement l’Océan divin tout entier. La métamorphose de l’embryon dans la matrice devient le miroir exact de la métamorphose du derviche qui, par le souffle et l’ascèse, développe ses organes spirituels cachés.
- Le cœur physique comme siège du cœur subtil
Là où certains théologiens dématérialisent totalement l’âme, le médecin Nasafî maintient un lien organique strict : le cœur subtil (le centre de la conscience spirituelle) a besoin du bon fonctionnement du cœur de chair pour s’exprimer. Les exercices respiratoires ne sont pas de la magie ; ils sont une gymnastique pneumatique qui permet au cœur biologique de devenir un miroir physique net, débarrassé des lourdeurs matérielles.
En combinant ainsi la médecine et le soufisme, Nasafî démontre que le chemin vers le Baqâ respecte les lois de la nature. Pour lui, l’Homme Parfait est d’abord un homme dont le corps et l’esprit fonctionnent en parfaite harmonie physiologique.
- L’HÉRITAGE ACTUEL DE ‘AZIZ AL-DÎN NASAFÎ DANS L’ÉTUDE DU SOUFISME
L’héritage actuel d’‘Aziz al-Dîn Nasafî occupe une place singulière et stratégique dans l’étude contemporaine du soufisme, de la philosophie islamique et du dialogue interreligieux. Redécouvert et traduit en Occident par de grands islamologues (notamment les travaux fondateurs de Marijan Molé en France et d’Hermann Landolt), Nasafî est aujourd’hui considéré comme une figure passerelle majeure.
Son legs actuel s’articule autour de trois dimensions principales :
- Le pionnier de la vulgarisation de la Gnose (‘Irfan)
Dans l’histoire de la pensée islamique, Nasafî reste le modèle absolu du pédagogue de l’ésotérisme.
Les chercheurs actuels analysent ses traités comme les premiers manuels de vulgarisation réussis de la pensée d’Ibn ‘Arabi.
En transposant des concepts arabes d’une complexité abyssale dans un persan fluide, géométrique et accessible, il a prouvé que la haute métaphysique n’était pas l’apanage d’une élite académique, mais qu’elle pouvait être enseignée à des cercles de derviches itinérants. Il a ouvert la voie à toute une tradition de littérature mystique persane grand public.
- Une référence clé pour la Mystique Comparée
À l’époque moderne, les écrits de Nasafî sont devenus un terrain d’étude privilégié pour les spécialistes des religions comparées.
Ses métaphores universelles (l’Océan et les vagues, le Miroir) et sa vision évolutionnaire de l’âme (du minéral à l’Homme Parfait) offrent des parallèles si parfaits avec le Vedanta hindou et le bouddhisme qu’elles servent d’outils pour jeter des ponts théologiques entre l’Orient et l’islam.
Sa posture transconfessionnelle et non dogmatique en fait une figure de proue pour le courant de la Philosophie Éternelle (Philosophia Perennis), démontrant que le cœur de l’expérience mystique transcende les barrières confessionnelles.
- Un modèle de « Soufisme Scientifique » et Éthique
À une époque contemporaine où le soufisme est parfois perçu soit comme un pur ritualisme de confrérie, soit comme un mysticisme désincarné, l’approche de Nasafî offre une perspective rafraîchissante.
Un ancrage biologique : son articulation fine entre la spiritualité (souffle, dhikr) et la médecine avicennienne intéresse les chercheurs qui étudient l’histoire de la psychologie et des sciences psycho-corporelles en islam.
Un humanisme pragmatique : en ramenant constamment la haute réalisation du Baqâ à une éthique simple et universelle — « de bonnes paroles, de bons actes, de bons comportements » —, Nasafî a légué un soufisme pratique, centré sur la transformation positive de l’individu au service de la communauté.
En somme, ‘Aziz al-Dîn Nasafî demeure vivant dans les études contemporaines comme le témoin d’un islam cosmopolite, rationnel et profondément mystique, capable de traduire les secrets les plus vertigineux de l’Absolu dans le langage universel du cœur et de la raison.
Mejnour