L’Alchimie du Grand Élixir Solaire et la Face de L’Ange
L’Alchimie interne du Grand Elixir Solaire n’est ni un processus psychologique d’individuation ni une méthode culinaire pour faire de l’or. Elle est bien plus que cela. C.G. Jung et ses suivants n’ont pas perçu la dimension concrète de l’Alchimie en rapport avec les constituants internes de l’entité humaine et plus particulièrement avec la réalité du corps subtil astral : le Ka des Egyptiens ou le corps sidéribus de Paracelse. Il importe également de préciser que le Grand Œuvre interne solaire ne se limite pas à l’application de recettes ou de procédés qui permettraient par eux-mêmes la réalisation du Corps Glorieux. L’ascèse interne nécessite avant tout une vocation naturelle et spirituelle qui se manifeste par une conscience apte au détachement de l’univers mondain, une capacité à créer une distance avec le monde, non par nécessité émotionnelle, non par fuite de la souffrance, non par espoir d’une vie meilleure, non par indigence ou par peur, mais simplement par le fait d’une évidence grâce à laquelle a été reconnue l’impasse de ce monde et des comportements humains dénués de toutes formes de spiritualité en lesquels l’Être « Noble » ne peut se reconnaître.
Philalèthe a dit : « De quelque façon qu’on traite le mercure vulgaire, on n’en fera jamais le mercure philosophique. » « Si ton âme est d’un rustre, c’est en vain que tu prétends au Magistère. As-tu déjà senti la nécessité de t’élever vers le ciel, de sortir de ta gangue, de briser ta chrysalide ? Si tu ne possèdes pas ce levain, ce ferment d’élection, sois persuadé qu’il est inutile de rien entreprendre. Si tu es d’argile, tu resteras d’argile. Si tu as placé ton idéal dans la fange, tu ne peux songer à la sublimation, à la transmutation définitive, à l’égression de la géhenne terrestre. Homme vulgaire, tu ne deviendras jamais un Sapient. Il est une alchimie transcendantale, c’est l’alchimie de soi-même. Elle est préalablement nécessaire pour parfaire l’alchimie des éléments. La noblesse de l’œuvre requiert la noblesse de l’œuvrant. » (Grillot de Givry)
La quête du Grand Œuvre solaire est verticale, tendue vers l’inconditionné à l’aide d’une lucidité implacable. Elle réclame une attitude libre de la tendance à de confuses identifications, à des états d’être comportant la mise en relief du vécu émotionnel et la suppression des éléments de connaissance. Plus encore, attachement, dépendance, satisfaction, avidité à l’égard même du fruit ultime de la quête doivent être déracinés. Lorsqu’un individu est capable intérieurement de se situer dans cette verticalité, sa vocation est prouvée. Il sera capable d’œuvrer sur sa propre matière première : « corps-âme-esprit » afin de séparer le subtil de l’épais puis de raffiner l’épais afin de réintégrer le subtil. Ainsi l’Esprit, le Feu, élément le plus volatil et spirituel, pourra se corporifier, tandis que le corps plus dense se spiritualisera. Le corps est la condition sine qua non de l’existence humaine et de la pratique spirituelle. Pour l’Alchimiste, le corps et l’esprit ne sont pas deux entités séparées, mais deux dimensions de la même réalité. Elles sont toutes deux reliées à une troisième : l’âme, qui est le lieu de leur intégration, là où s’engendre le « Corps de Résurrection », le Corps Glorieux, car l’âme est le plan où « l’esprit se corporalise et où le corps se spiritualise ». Roger Bacon a dit : « Il faut que le corps devienne esprit et que l’esprit devienne corps. »
« C’est la solution de l’Œuvre. Pour la réaliser, ton propre corps, embrasé par le feu philosophique, corrodé par l’eau ardente des contritions, doit atteindre un tel degré de pureté qu’il s’immatérialise vraiment. » (Grillot de Givry) L’alchimiste est lui-même le sujet et l’objet du Grand Œuvre interne. C’est pourquoi il est conduit à entrer en totale résonance avec ses propres transformations qui s’opèrent dans le vase de son corps. Ces dernières, le plus souvent, lui apparaissent sous forme de visions. Celles-ci sont les reflets des processus qui se déroulent dans l’ensemble de son entité et se reflètent dans le miroir de l’âme. Ces visions sont également des théophanies de la lumière, de son jumeau céleste, de sa déité tutélaire, de son ange. Ainsi l’alchimiste peut-il dire : « Derrière le voile de mes visions, je vois mon Seigneur ».
L’étudiant d’ores et déjà doit comprendre l’importance de la guidance de sa déité tutélaire. Pour cela, qu’il étudie la figure emblématique dite : SCHOLAE MAGICAE TYPUS d’après Robert Vaughan dit Eugène Philalèthe. Il y observera que l’Ange qui s’y trouve représenté tient en main droite une épée pour éloigner les indésirables et de l’autre une pelote de fil pour guider et introduire au Grand Œuvre les humbles Amis de Dieu. Sous l’autel de la même figure se trouve le dragon vert ou Mercure de l’Alchimiste qui encercle un trésor d’or et de perles. Sur ce trésor est assis un jeune enfant avec cette inscription : « Excepté à l’un de ses petits enfants ». Elle nous donne une précieuse indication sur la qualification de ceux qui désirent trouver ce trésor.
Comment recevoir la guidance de la Déité tutélaire ? Par une retraite dans l’obscurité au moyen de l’imagination active qui permet la transmutation des états spirituels intérieurs en visions, en théophanies, symbolisant ces états. C’est par cette transmutation que s’accomplit la rencontre et l’union avec la Déité tutélaire. L’imagination active est une faculté spirituelle appartenant à l’âme. Cette faculté se révèle par la contemplation, un état lumineux de Présence, déconnecté des sensations corporelles et qui permet aux facultés sensorielles, de passer du sensible au suprasensible. Si les facultés de perception ont chacune un organe corporel, en réalité, intérieurement, elles constituent une synthèse unique : le corps subtil de l’âme. C’est ce corps subtil qui est l’organe véritable de la connaissance. La Déité tutélaire est à la fois ce qui enfante Dieu en nous, et ce qui nous enfante en Dieu, par ce qu’il est simultanément ce que Dieu enfante en nous. De même l’Alchimiste est père et mère du fils du Soleil qui l’enfante lui-même. La Déité tutélaire, l’Ange, est la Face que Dieu revêt pour l’homme, et simultanément la Face que l’homme présente à Dieu ; c’est-à-dire que l’œil par lequel l’homme regarde Dieu est également l’œil par lequel Dieu le regarde. Sans cette Face, sans cette théophanie l’Alchimiste n’aurait pas de pôle d’orientation intérieur pour son Grand Œuvre.
Grâce à la Face de l’Ange, la lumière divine invisible et inconnaissable se fait voir et reconnaître à l’Alchimiste en fonction de sa capacité visionnaire, déterminée par la qualité de l’Argile dont son âme a été créée à l’origine. Dans la mesure où l’on peut être amené à utiliser une image support pour la visualisation de la Déité tutélaire, celle-ci ne doit pas devenir une idole, mais une icône, de sorte qu’elle soit transparente et permette au contemplateur de voir au-delà d’elle-même, parce que ce qui est au-delà d’elle ne peut être perçu qu’à travers elle. Tel est précisément le statut de l’Image qui s’appelle « forme théophanique », une lumière limitée qui guide vers une plus grande lumière, voire même jusqu’à la Lumière absolue.
De la Lumière absolue aux formes théophaniques, des formes théophaniques à la Lumière absolue, se dessine le circuit par deux arcs de cercle qui ne peuvent se passer l’un de l’autre. L’unique Lumière absolue garantit le pluralisme des formes théophaniques sans lesquelles elle serait invisible. Le pluralisme des formes théophaniques reconduit à l’unité de la Lumière absolue qu’il postule. Isoler l’un de l’autre cet unique et ce pluralisme, c’est tomber soit dans le monothéisme abstrait soit dans l’idolâtrie.
Comme c’est la beauté de la Lumière de l’Être Absolu qui transparaît par toutes les formes théophaniques, est idolâtre celui qui s’attache aux théophanies et qui « n’adore pas que Lui ». En effet, l’image devient alors opaque, limitée sur elle-même. Dans le cas contraire, l’image est une icône, car elle demeure transparente et convie le contemplateur à passer par elle pour la dépasser. La capacité à conserver la transparence est liée au degré de réalisation de la non-dualité de l’existence, qui implique un ÊTRE unique, transcendant et une multiplicité des ÉTANTS qu’il fait être. Voir dans chaque ÉTANT le même ÊTRE qui le fait être, voir dans chaque objet lumineux la Lumière qui le révèle, c’est cela même la notion de forme théophanique. L’idolâtrie, c’est en revanche voir l’objet comme s’il était lui-même la Lumière qui le révèle et le fait voir. C’est fermer toute issue au-delà. Tous les niveaux et degrés de l’ÊTRE sont des icônes, car dans le miroir que sont les icônes est contemplée la Face de la Beauté absolue. Pouvoir franchir tous les niveaux de l’ÊTRE, sans jamais s’arrêter à une station pour atteindre à l’ÊTRE, c’est là quelque chose qui est conditionné par une décision divine prééternelle : « Dieu guide vers Sa Lumière qui Il lui plaît », ce qui veut dire : il guide par Sa Lumière investie dans toutes ses formes théophaniques que sont les Déités tutélaires, les Anges, vers Sa Lumière absolue.
La vision de l’Ange transfigure le corps de sa Présence, elle le métamorphose par son feu et libère en l’alchimiste l’homme de lumière : sa réalité secrète, cachée en lui-même qu’il va « nourrir » par le Grand Élixir Solaire. Les différentes couleurs que prendra la vision de l’Ange au cours de l’ascèse correspondent à l’état intérieur de l’alchimiste et à l’évolution du Grand Œuvre interne dans lequel il est engagé. L’expérience de l’Ange, si elle est la révélation du Témoin intérieur, est aussi celle du Nom divin correspondant, qu’il suffit d’invoquer pour être exhaussé dans ses prières. Précisons que l’on ne contemple par la vision que ce que l’on a compris par l’Intelligence.
Stéphano Cataldi – Le magistère du Grand Elixir Solaire – Editions Télètes 2011.