La véritable liberté et responsabilité
La véritable nature de notre Esprit est en fait immaculée, virginale, non dévalorisée par les saisies, les projections, les obscurcissements et autres pollutions. Elle demeure cependant voilée par ces souillures, qui prennent leur source dans l’ignorance et sont entretenues par l’identification à un « moi ». En tant que tels, ces voiles et obscurcissements doivent être dissipés. Leur élimination mènera à l’actualisation de notre nature de Bouddha, assimilée à la réalisation de la vraie liberté.
En fait, la liberté dépend de la compréhension des causes et des conditions karmiques prédominantes et prédéterminées dans nos vies. Les vies passées laissent des empreintes profondes qui influencent notre vie présente et dont les actions porteront des fruits dans le futur. Un acte de liberté ne peut pas être considéré comme un évènement se produisant de manière fortuite, comme si nos actions n’avaient pas de conditions causales antécédentes. Ce n’est qu’en comprenant les causes et les conditions conduisant à notre état d’aliénation actuel dans le monde conditionné que nous pouvons envisager la possibilité de parvenir à une véritable liberté. Si nous voulons avoir une chance réelle de réaliser la liberté ultime, nous devons comprendre comment de telles causes et conditions ont contribué à notre état d’aliénation ainsi que les facteurs qui sous-tendent les mécanismes sous-jacents de l’emprisonnement dans le « zombi-zoo ». Notre état d’ignorance et les obscurcissements régissant notre vie actuelle sont causés par des interprétations erronées, des émotions perturbatrices et des pulsions instinctives grossières que nous ne parvenons pas à maîtriser et qui nous font régresser dans l’animalité. Cependant, comme ces aspects sont le produit de causes et de conditions, ils peuvent être éclairés par la conscience et ainsi dissipés. Leur absence d’existence intrinsèque, combinée à la présence primordiale de notre véritable nature, est ce qui rend la libération possible. Dans la voie de l’Éveil, cette possibilité de libération est motivée par les deux raisons suivantes :
- « Les souillures sont adventices. »
En raison de notre ignorance et de notre identification à un « moi », nous avons été inconsciemment affligés par des pensées erronées, corrompus par des pulsions animales et des émotions perturbatrices souvent conflictuelles, égarés par des conditionnements et influences diverses. Ces divers états et tendances de l’esprit, se manifestant dans notre comportement quotidien, ont fourni les matériaux nécessaires à la formation de nos traits de caractère, de la structure de notre personnalité, d’images de soi et de schémas d’habitudes relativement stables et constants que nous passons notre temps à justifier à l’aide de « oui mais » pour mieux nous déresponsabiliser ! Cependant, bien que ces états d’esprit perturbés soient la source de toute notre souffrance et de toutes nos angoisses, ils ne constituent pas un élément permanent de ce que nous sommes véritablement. Par conséquent, ils peuvent être dissipés, à condition de s’engager dans un processus de « séparatio » et de suivre les méthodes de méditation appropriées notamment celles de la présence/conscience.
- « Les qualités réparatrices et les attributs qui tendent vers l’Éveil sont déjà présents. »
Nous avons la capacité d’accomplir la tâche difficile, bien que pas impossible, d’éliminer les états et les habitudes mentales indésirables, autodestructeurs et dégradants, qui nous font perdre notre intégrité et gâcher notre précieuse vie humaine. Ceci est essentiellement dû aux états sains de l’esprit et à nos traits de caractère positifs que l’on peut choisir de cultiver et développer par soi-même, avec discipline et persévérance.
« Par conséquent, nous n’avons pas besoin de puiser dans l’inspiration divine sous la forme de la grâce. Il est évident que la libération ne peut être atteinte sans un « effort personnel sans effort », mais celui-ci n’implique pas l’octroi du salut par un autre, ultime ou relatif. »
Notre sentiment d’inachevé et d’absence de sens, nos sentiments de vide, d’insatisfaction et d’inquiétude, notre expérience du malheur et la crainte d’autres malheurs à venir que nous pouvons avoir, sont tous des indicateurs de l’étouffement de notre véritable nature que nous n’avons toujours pas reconnue, du moins, pas suffisamment.
Notre échec temporaire à sa reconnaissance et pleine actualisation est attribuable à la nature conditionnée de notre conscience affligée du manque de volonté et à un repli sur soi qui enferme et fait perdre l’intelligence du cœur ! Bien que nous possédions déjà l’état d’Éveil, nos pensées et nos actions ne découlent pas de cet état inconditionnel, mais de la nature perturbée et conditionnée de notre conscience. En tant que tel, chaque acte physique, verbal et mental que nous accomplissons laisse des traces sur notre complexe corps-esprit. Il s’agit fondamentalement d’un cercle vicieux qui nous enchaîne chaque jour un peu plus dans l’enfer du monde conditionné : « le zombi-zoo » !
Nous pouvons donc comprendre que, pour réaliser la véritable nature de notre Esprit, nous devons tenir compte des causes et des conditions, et travailler à modifier nos habitudes et états d’esprit avec discipline et une conscience toujours croissante. Nous devons prendre conscience de ce que nous aimons et de ce que nous n’aimons pas, du genre de pensées entretenues la plupart du temps, du genre de conflits émotionnels que nous perpétuons machinalement et de la manière dont nous répondons habituellement à diverses circonstances et situations dans la vie. Il est également essentiel de percevoir nos résistances et de les surmonter en conscience, car elles sont souvent alors un moyen efficace de rompre le cercle vicieux des conditionnements et d’ouvrir la porte de la cage !
Par la présence/conscience, soutenue par un processus de « séparatio » et le cœur vivifié par l’amour conscient et la compassion, les séquences automatiques du comportement conditionné s’amenuisent, tandis qu’augmente la capacité d’attention avec l’expansion d’une conscience mentale plus spatiale et claire. Grâce à cette dernière, nous devenons de plus en plus présents au monde et à nos propres actions. Notre comportement devient plus conscient et responsable, mais également plus libre, car moins conditionné par les impulsions et motivations égocentriques.
En nous entrainant régulièrement à la présence/conscience, nous pouvons réussir à transformer positivement notre vie. Mais pour cela, nous devons porter une attention particulière à nos pensées, à nos paroles, aux gestes que nous faisons, à nos décisions et à notre langage non verbal. Nous sommes responsables de notre propre vie. Personne d’autre ne l’est ! Nous sommes aujourd’hui là où nous nous trouvons, à quelque niveau que ce soit, à cause ou grâce aux actes et paroles que nous avons eus dans le passé. Si nous voulons changer notre situation, nous devons nous-mêmes changer. Pour être justes, nos changements de comportement et d’état d’esprit doivent engendrer la paix et l’harmonie ! Pour cela, ils ne doivent pas se faire égoïstement au détriment d’autrui en créant de la souffrance, car les seules motivations qui nous mèneront à la vraie liberté sont l’amour conscient et la compassion.
« La véritable liberté n’est pas la capacité de faire tout ce que l’on veut quand on veut, à partir de l’avidité, des désirs et des volitions centrées sur le « Moi ». Cette illusion de liberté n’est que la déjection d’une « machine ignorante » en mode automatique. »
« Sans renoncer totalement au moi,
On ne peut se libérer de la souffrance,
De même que, sans se dégager du feu,
On ne peut éviter les brûlures.[1] »
Trouver la véritable liberté passe par un travail lucide, sans concession sur soi-même, motivé par l’amour conscient et la compassion, et par la conquête de la présence/conscience à l’instant, afin d’acquérir un état de conscience différencié rendant capable de mettre un terme aux saisies et projections du « moi » et, ainsi, de traverser les crises intérieures inhérentes à cette élimination progressive du fonctionnement de l’ego. Mais ce dernier ayant constitué et sécrété un monde dans lequel, tel un cocon, il a enfermé la conscience, ne va pas facilement accepter le changement.
Aussi, cette quête de la véritable liberté ne convient pas à tous. La plupart des humains étant des agrégats artificiels, il ne s’agit pas de casser en eux un univers sans lequel ils n’existeraient plus. C’est pourquoi la voie de l’Éveil s’adresse à des individus qui ont mis fin aux intérêts matérialistes, ou en tout cas qui les voient comme extérieurs à leur regard sur le monde. Cela implique donc d’avoir un mode de vie peu conforme à la vie de nos contemporains, bien que l’on puisse s’en accommoder jusqu’à un certain point, tant que nous ne perdons pas notre intégrité et la voie du cœur sans laquelle le Phénix ne peut renaître de ses cendres.
Un autre aspect à connaître, que l’on nomme en alchimie « l’épreuve du métal » : on doit être capable d’attendre parfois très longtemps un résultat. Le mieux étant d’être gratuit, sans attente ! Patience et persévérance forgent en nous une direction, une volonté. Là où existe une volonté existe un chemin.
On peut ajouter que seuls celles et ceux qui ont réussi dans un domaine de compétences peuvent suivre cette voie, vérifiant l’adage : « Qui ne fait pas de l’or à l’extérieur, n’en fait pas en soi ».
[1] Shantideva, Bodhicaryâvatâra – la Marche vers l’Éveil, Éditions Padmakara, 2007, p. 155.